Carnets de Douglas McKenn
Transcriptions des carnets retrouvés et conservés par Elias.
Carnet I – Avant la Fracture
12 mars 1989 – Sandy Shores
La terre est sèche mais tient encore. Quand je marche entre les rangs, j’entends mon père dire que “la terre rend ce qu’on lui donne, ni plus ni moins”.
On donne beaucoup, ces temps-ci.
Les enfants grandissent chacun à leur manière.
Hank, quatre ans, suit mes pas partout. Il veut “aider”, porte des outils trop lourds pour lui, se tient droit comme un petit adulte.
Abby n’a qu’un an, elle tient à peine debout mais ses yeux accrochent déjà tout ce qui bouge, surtout les silhouettes sur la route.
Mary dit qu’on devrait tenir des comptes, pas seulement pour l’argent, mais pour ce qu’on est. Alors j’écris.
5 septembre 1991
On a reçu la visite de types de la ville. Costumes trop propres pour mettre les pieds à Sandy. Ils disent qu’ils viennent “pour des relevés géologiques” dans le nord de l’État, vers les montagnes.
Ils veulent louer une partie de nos terres pour leurs camions, leur matériel.
Ils se présentent au nom d’une société : Humane Labs. Laboratoires, recherches, progrès “pour le bien de tous”. Ça sonne bien, trop bien.
Ils prennent des notes quand je leur parle des roches claires plus au nord, qui scintillent au soleil couchant. Ils esquivent quand je demande ce qu’ils cherchent vraiment.
Hank, six ans, écoute derrière la porte, sérieux comme un grand.
Abby, trois ans, essaie d’attraper les reflets sur les voitures avec ses mains.
Elias n’est pas encore né, mais je me demande dans quel monde il va arriver.
22 juin 1993
Depuis quelques mois, les bêtes ont des comportements étranges près des roches claires, au-delà de la clôture nord. Rien de spectaculaire : quelques vaches restent plantées au même endroit plus longtemps que d’habitude, comme si elles oubliaient le temps.
C’est peut-être des histoires que je me raconte, mais je note quand même.
Sur une vieille carte, j’ai entouré la zone : veines de quartz bien visibles dans la paroi.
“À voir plus tard”, j’écris en marge. Plus tard, j’ai l’impression qu’il ne vient jamais.
9 novembre 1993
Les camions de Humane Labs sont revenus. Moins nombreux, plus discrets.
Ils parlent entre eux d’”essais préliminaires”, de “flux”, de “résonance”. Pas un mot sur ce que ça implique pour nous.
L’un d’eux m’a demandé si des gens d’ici avaient parlé de phénomènes bizarres “de temps qui se dilate” près des montagnes.
J’ai répondu non. J’aurais peut-être dû mentir.
Hank, huit ans, m’aide plus souvent aux champs.
Abby, cinq ans, pose déjà trop de questions sur “la ville là-bas” et “les gens riches sur la colline”. Elle regarde la route comme si elle voulait déjà la prendre.
Elias a trois ans. Lui, il rit dans la poussière, inconscient de tout ça.
Carnet II – Les signes avant-coureurs
15 février 1994
La radio grésille des nouvelles du monde, mais tout semble loin.
Pour nous, le plus proche problème, c’est toujours la pompe qui lâche, la clôture qui cède, le blé qui boit trop.
Hank, bientôt neuf ans, prend les choses à cœur. Il surveille ses frère et sœur comme si c’était son devoir.
Abby, six ans, se met déjà en travers quand quelqu’un leur parle mal. Elle n’a pas la taille, mais elle a le regard.
Elias, quatre ans, colle à Mary et à moi, mais je le vois observer en silence beaucoup plus qu’il ne parle.
Amélia, encore petite, ne comprend rien à tout ça. Elle s’accroche aux jupes de sa mère et rit dès qu’on la soulève dans les bras, comme si le monde n’était encore qu’une succession de gestes simples.
2 août 1994
Rumeurs au bar : certains disent que Humane Labs travaille sur “quelque chose qui touche à la durée de vie”. D’autres rigolent, parlent de “fontaine de jouvence pour milliardaires”.
Personne ne prend ça vraiment au sérieux.
Moi, je repense aux veines de quartz, aux vaches qui restent immobiles un peu trop longtemps.
Je ne suis pas un scientifique. Je sais compter les sacs de blé, pas les secondes d’un corps humain.
Mais j’ai appris une chose : quand des gens en costumes trop chers s’intéressent aux cailloux d’un fermier, c’est rarement pour lui faire du bien.
Carnet III – Le Jour de la Fracture
3 janvier 1995 – Matin
Clôture encore foutue à l’est. Je me dis que je vais perdre la journée dessus.
Mary garde Elias, Amélia et les plus jeunes à l’intérieur, trop de vent, trop de poussière. Hank, neuf ans, veut venir m’aider, tient le marteau avec sérieux.
Abby, six ans, boude parce qu’elle voulait “voir la ville un jour”, mais pour l’instant elle doit rester à la ferme. Elle regarde la route par la fenêtre comme si elle lui appartenait déjà.
Le ciel a cette couleur sale, comme avant l’orage, mais l’air est sec.
Je me dis qu’on a encore “le temps” avant la prochaine facture, le prochain problème.
Si j’avais su.
3 janvier 1995 – “Après”
Je ne sais pas l’heure. Je sais juste que le monde s’est arrêté.
Une lumière blanche. Un bruit qui n’est ni grêle, ni tonnerre, ni moteur.
Puis plus rien.
Plus de corps, plus de voix, juste ma pensée coincée dans un bloc de glace.
Quand tout s’est remis en marche, j’étais au sol, la bouche pleine de poussière. Les enfants criaient dans la maison. Mary ne bougeait pas, les yeux écarquillés.
Puis j’ai vu mon bras.
Un compteur. Incrusté dans la peau, comme s’il avait toujours été là. Des chiffres qui descendent, seconde après seconde, réguliers, implacables.
Sur moi : des mois.
Sur Mary : un peu moins.
Sur Hank : quelques années.
Sur Abby : moins encore.
Sur Elias… des jours. À peine.
Sur Amélia… rien, d’abord. Sa peau reste nue quelques secondes de trop, puis un compteur apparaît en retard, comme s’il avait cherché où se poser. Il clignote, hésite, se fige, puis repart, sans logique claire.
Hank a essayé de faire le grand, de rassurer les autres, mais je voyais ses mains trembler.
Abby a serré son bras comme pour empêcher les chiffres de bouger.
Elias n’a rien compris, mais sa peau disait déjà qu’il n’irait pas loin.
Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie.
5 janvier 1995
La radio parle de “phénomène mondial”. On nous répète de rester calmes, de ne pas paniquer.
Facile à dire quand on n’a pas des comptes à rebours collés sur les bras de ses enfants.
Dans les rumeurs qui remontent jusqu’à Sandy, un nom revient : Vito.
Des gens qui auraient des “capsules de temps”. Des moyens de prolonger un compteur.
Prolonger… mais à partir de quoi ? De qui ?
Abby, six ans, serre les dents à chaque fois qu’on prononce ce nom, même si elle ne comprend pas tout. Elle sent juste que c’est injuste.
Hank essaie de faire le tri entre les infos et les mensonges comme il peut, pour son âge.
Moi, je compte les secondes qu’il reste à Elias, et j’essaie de ne pas regarder trop longtemps ce compteur bancal qui clignote sur le bras d’Amélia.
7 janvier 1995
Ils sont venus.
Des hommes de la famille Vito. Propres, parfumés, les chaussures qui n’ont jamais vu la poussière de Sandy Shores.
Ils savaient déjà pour nous. Ils savaient quels compteurs descendaient trop vite.
Ils ont regardé les enfants comme on regarde des horloges qui vont tomber du mur.
Ils ont parlé d’”accord de survie”. Ils ont prononcé ces mots comme s’ils nous rendaient service.
Ils ont des capsules. Des moyens de “transférer du temps”.
Ils ne l’ont pas dit comme ça, mais c’est ce que j’ai compris : on prend à certains pour donner à d’autres.
Et ce jour-là, ceux à qui on a pris, c’était Mary et moi.
J’ai signé sans tout lire. Le seul chiffre que je regardais, c’était celui qui remontait sur le bras des enfants.
Hank avait le regard fixe, comme s’il essayait d’apprendre la scène par cœur pour ne jamais l’oublier.
Abby a voulu crier, dire non, mais aucun son n’est sorti.
Elias, accroché à la jupe de Mary, ne voyait que nos visages.
Amélia, lovée contre Mary, ne comprenait rien, mais les hommes de Vito ont échangé un regard en voyant son compteur clignoter : “cas non standard”, a murmuré l’un d’eux en notant quelque chose sur un carnet.
Je leur ai donné ce que je n’avais pas encore vécu.
Carnet IV – La dette
10 janvier 1995
Les compteurs de Hank, Abby et Elias se sont stabilisés. Certains ont gagné des années en une nuit.
Celui d’Amélia, lui, continue de clignoter par à‑coups, comme s’il avait raté un départ ou manqué une marche.
Le nôtre, à Mary et moi, a fondu.
Je me sens vidé sans bouger, usé sans travailler.
Je ne regrette rien.
Mais je hais cette lumière, ceux qui disent la comprendre, et ceux qui vendent des secondes comme on vend des sacs de ciment.
Les hommes de Vito ont parlé de “dette”. Je croyais qu’on parlait d’argent.
On parlait de vies.
mars 1995
Mary tousse plus. Je sens mes forces se barrer comme l’eau d’un seau percé.
La ferme a encore notre nom sur le papier, mais tout le monde sait qu’elle est déjà à moitié dans la poche de Vito.
Hank, dix ans, prend tout sur ses épaules. Il s’occupe des bêtes, des champs, de ses frère et sœur. Il se brûle déjà à vouloir remplacer un père qui est encore là, mais plus tout à fait.
Abby, sept ans, revient de ses petites courses au village avec un regard dur. Elle voit bien comment on nous regarde, nous, les “endettés du temps”.
Elias, quatre ans, se réveille parfois en pleurant, sans savoir pourquoi. Il me surprend souvent à fixer mon compteur. Il finit par demander : “Tu regardes quoi, papa ?”
Je n’ai pas encore la réponse.
juillet 1995
Un cousin du nord est passé, celui qui vit près des montagnes, du côté de Paleto Bay.
Il parle d’une scierie qui cherche des bras. De bois à couper, à charger, à vendre. De travail “rude mais honnête”.
Il dit aussi qu’en montant vers la montagne, l’air semble différent.
“Là-haut, j’ai l’impression que les secondes collent un peu plus aux os”, il a dit en rigolant, comme une blague.
Je l’ai noté. On ne sait jamais.
Hank lui a posé des questions sur le boulot, sur les conditions, sur le logement.
Abby a demandé à quoi ressemblent les routes du nord, si on peut rouler longtemps sans croiser personne.
Elias a juste demandé : “Y’a la mer ?”
Carnet V – Vers le nord
novembre 1995
J’ai ressorti les notes des hommes de Humane Labs. Ceux qui venaient avant tout ça pour leurs “relevés”.
Et si ce n’était pas un hasard ?
Et si certains savaient que quelque chose couvait dans nos roches, dans notre ciel, avant que tout explose en lumière ?
On entend dire qu’un complexe près de la côte a fermé brutalement le jour de la Fracture. Des chercheurs descendus sous terre qui ne sont jamais remontés.
Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais qu’ils s’intéressaient aux mêmes veines de quartz que moi, longtemps avant que le monde se mette à compter nos secondes.
Je note en marge :
“Si quelqu’un cherche la vérité, qu’il regarde où Humane Labs a posé ses bottes.”
février 1996
Mary s’épuise. Elle sourit encore aux enfants, mais je vois ses mains trembler quand elle pense qu’ils ne regardent pas.
Nos compteurs n’ont plus la même marge. Chaque seconde est lourde.
Les hommes de Vito viennent moins. Ils ont déjà ce qu’il leur faut : notre temps, notre dette, notre terre bientôt.
Ils reviendront un jour coller leur nom sur notre portail. Nous, on ne sera peut-être plus là pour les voir faire.
Le cousin du nord propose à nouveau de prendre les enfants si les choses tournent mal. Là-bas, la scierie ne pose pas de questions.
Le bois ne demande pas combien de temps il te reste. Il te casse le dos, mais il te laisse respirer.
Je commence à mettre de côté ce que je peux : quelques billets, des outils, ce carnet.
Ce carnet surtout. Pas parce qu’il contient des réponses.
Mais parce qu’il prouve que quelqu’un a vu ce qui se passait, et a refusé d’appeler ça “normal”.
avril 1996
Je n’ai plus la force de monter jusqu’aux roches claires.
Alors je fais ce que je peux : je trace, j’entoure, j’écris.
Sur la vieille carte, j’ai entouré en rouge :
- la clôture nord de la ferme,
- la zone des veines de quartz,
- le sentier qui file ensuite vers les montagnes, dans la direction de Paleto et de la scierie.
J’ajoute cette note :
“Là où la roche est blanche et que les bêtes hésitent, quelque chose ne tourne pas comme ailleurs.
Si un jour un des miens lit ça et a encore des jambes pour y aller, qu’il observe son compteur.
Qu’il regarde s’il ralentit.
Et qu’il fasse très attention à qui il en parle.”
Mon père racontait que certaines familles indiennes du nord savaient écouter la montagne mieux que nous.
Si nos enfants montent un jour jusque là-haut, qu’ils apprennent à écouter ceux qui vivent avec le temps, pas contre lui.
Dernière page – sans date précise
Je me fatigue en écrivant ces lignes. Le stylo pèse plus lourd chaque jour.
Je ne sais pas si je verrai mes enfants monter vers ces montagnes, ou s’installer à la scierie dont parle le cousin.
Je sais juste une chose :
“Le temps ne se perd pas.
Il change de mains.”
Peut-être que les secondes que Mary et moi avons données marchent encore quelque part, dans les bras de Hank, dans la colère d’Abby, dans le silence d’Elias.
Peut-être qu’elles circulent aussi dans les veines de quartz, dans ces racines pâles qui s’accrochent à la pierre là où rien ne devrait pousser.
Si quelqu’un, un jour, comprend comment leur parler, qu’il ne le fasse pas pour de l’or, ni pour un nom gravé sur une tour.
Qu’il le fasse pour ceux à qui on a déjà trop fait payer le droit de respirer.
Si ce quelqu’un est des nôtres, alors mon temps n’aura pas été entièrement volé.
Feuillet arraché – Projet Synapse
[Feuillet coincé entre deux pages, encre différente]
“Humane Labs n’était qu’une façade.
Un des types en costume a laissé tomber son badge un jour, près du puits.
Pas eu le temps de tout lire, mais il y avait un autre nom, plus petit :
‘Projet SYNAPSE – Division Flux Temporel’.
Je l’ai rendu sans rien dire.
Dans ses yeux, j’ai compris qu’il n’était pas surpris que je l’aie vu.
Comme s’ils comptaient déjà sur le fait qu’on ne pourrait jamais rien prouver.
Si un jour quelqu’un remonte la piste :
Humane Labs, c’est la porte.
Synapse, c’est ce qu’il y a derrière.”
— D.M.